Nous quittons un moment historique très particulier, très bref à l'échelle de l'histoire humaine. Durant cet instant, on a cru que l'Histoire humaine suivait son cours malgré et même contre la vie des équilibres de la planète. La dépletion des hydrocarbures, sur lesquels nous avons bâti une civilisation, est devant nos yeux ; et c'est l'un des éléments les plus marquants de la transition qui s'amorce pour l'humanité.
La déplétion des ressources fossiles ou minérales n'est pas une fin du monde. Elle est encore moins une fin de l'histoire. Elle représente néanmoins, comme je l'ai dit une rupture historique majeure. Comme d'autres ruptures historiques, elle invalide l'avenir que nous nous imaginions lorsque nous pensions, avant cette révolution, à ressources constantes. Pour certains elle anéantit l'avenir. Nous devons montrer que loin de l'anéantir, ce changement nous impose simplement d'imaginer une trajectoire nouvelle. L'avenir ne sera pas celui que vous aviez imaginé, mais il n'est pas nécessairement mauvais, à moins de considérer que nos sociétés sont parfaites en l'état.
L'une des clés de la survie, voire d'une réussite possible des sociétés dans ce nouveau cadre, sera leur ingéniosité, leur intelligences collectives et individuelles, qui détermineront leur capacité d'adaptation, d'anticipation, et d'invention d'un nouveau mode de vie pour les individus et la société. Nous allons redécouvrir l'importance primordiale de savoirs-faire et de savoirs un temps méprisés par la société. Je pense à la science agronomique, par exemple. J'en ai vu l'importance au Paraguay, dans la région de ... , où la déforestation et les cultures intensives de soja et maintenant d'agrocarburants poussent de pauvres paysans à rechercher de nouvelles manières de tirer davantage de leurs terres peu fertiles. La culture en étages qui est une des solutions est venue d'une communauté de religieuses qui vivent auprès des paysans et qui expérimentent de nouvelles façons de cultiver.
Nous avons dans nos mains certaines des clés de l'adaptation. Les technologies de diffusion de l'information et d'interaction à distance peuvent jouer un rôle fondamental, historiquement inédit, dans l'élaboration et la diffusion de solutions. Deux responsabilités majeures s'imposent à nous :
- Agir au plan mondial pour des logiques de coopération, et d'anticipation, plutôt que de compétition, voire de conflit, et de captation ;
- Soutenir la marche vers la société de la connaissance, où les savoirs seront de plus en plus largement partagés, et où nous pourrons nous appuyer sur l'intelligence collective, elle aussi nouveauté historique, puisqu'aux époques passées les humains qui comprenaient les grandes ruptures, et pouvaient agir pour les autres, n'étaient qu'une minorité.
Ces mots semblent à la fois généreux et vagues. Mais ils doivent être des mots d'ordre pour nous en tant que force politique, et peser sur nos options. Nous avons le choix : la Paix et la Démocratie, ou la Guerre et la Tyrannie, voire l'Anarchie. D’autres déplétions nous attendent d’ailleurs, et notre créativité face à celle-ci nous aidera peut-être lorsque d’autres ressources, minérales notamment, viendront à épuisement.
Soyons modestes vis-à-vis de l'histoire. N'oublions pas le poids de l'inconnu. Chaque jour, de nombreuses décisions humaines, de nombreux événements, font évoluer notre relation à une réalité géologique bien précise. La déplétion n'est d'ailleurs pas la vedette de la partie qui commence. C'est l'humanité qui doit l’être. Je nommerai quelques événements. L’augmentation de 17% du prix l’essence et du diesel, sur le marché intérieur chinois, décidée au début de l’été par des autorités que nous combattons sur le terrain des droits humains et de la démocratie, est un fait marquant. Cette décision fait suite à une autre hausse de 10% en novembre 2007. Autre événement, la diminution de l'utilisation de l'essence, en un an, enregistrée cet été de part et d'autre de l'Atlantique nord (en France, baisse de 15%, aux Etats-Unis, baisse pour la première fois en trente ans). Dans l'agglomération strasbourgeoise où je suis élue, je vois de jeunes couples revenir s'installer en ville, après être partis dans des maisons à la périphérie, pour échapper à la montée des prix de l'hydrocarbure.
C’est que nos concitoyens se rendent compte de la gravité de l'événement, souvent davantage que nous ne le soupçonnons. Nous ne prêchons pas dans le désert ! La crise de secteurs économiques entiers proches du gouffre, au cœur de l’économie, l’automobile, les transports aériens et routiers, la pêche, touche des millions de personnes en Europe et dans le monde. La transition sociale et économique d’une économie d’énergie fossile bon marché, et subventionnée, à une économie sevrée sera conditionnée par la qualité démocratique et sociale des gouvernements. Cette mutation concerne aussi bien l’Europe, l’Amérique, l’Inde, la Chine, l’Indonésie ou la Malaisie, où la subvention aux énergies fossiles est importante et n’est qu’au début de sa remise en question. Imaginez les conséquences d’un retrait des aides d’Etat face à l’énergie dans les états non-démocratiques ! Nous pouvons nous attendre à des bouleversements majeurs. En Europe en tout cas, l’actualité sociale numéro 1 des prochaines années, c’est celle-là ! Ni la légère baisse, cet été, du cours du baril, ni un prétendu combat contre les spéculateurs financiers qui n’aura pas lieu n’y changeront rien. Qu’on se le dise en passant : la spéculation est venue se greffer sur la tension structurelle entre offre et demande de pétrole pour en tirer une plus-value. Elle agit à la marge, et n’est pas la cause de l’appréciation des cours. Face à cette donne fondamentale, on n’attend pas pour réagir, bien que de manière éparse et individuelle. L'ingénieur californien André Angelantoni, a créé une association visant à préparer la vie après le pic de Hubbert, et entretient un site internet, postpeakliving.com, que vous pouvez visiter, où vous pourrez lire un guide de la vie après le pétrole. Sans aller aussi loin, chacun a commencé à anticiper. Chacun en parle. Chacun y pense.
Cette prise de conscience n'altère pas le besoin de solutions collectives, que ce soit à l'échelon local, régional, ou au-delà. Le problème des hydrocarbures est à la croisée de nos défis. Si nous réussissons à sortir des systèmes de pensée d'hier, si nous diminuons très vite notre dépendance et notre consommation de pétrole et de ses dérivés, nous pourrons peut-être limiter également leurs effets sur le climat de la Terre. A cet égard, n'oublions pas que le carbone ne sera bientôt plus le seul combat des écologistes : d'autres éléments tels le trifluorure d’azote, ou NF3, favorisés par la mode des écrans plats, vont être nos ennemis intimes. Mais si nous essayons de sortir du pétrole pour entrer dans l'éthanol, à titre d'exemple, non seulement nous ne parviendrons pas à sortir du pétrole, mais nous aurons ravagé la planète au passage. Car si les carburants alternatifs ne sont pas tous, pas tous, à jeter à la poubelle (pour les agrocarburants, je serais plus prudente), ils reflètent des réflexes hérités de la civilisation du pétrole. On remplit un bidon, et on démarre sa bagnole. L'avenir ne sera peut-être pas fait de ces gestes-là. Surtout, nous savons les dégâts faits par la recherche du nouvel Eldorado des agrocarburants. Au Paraguay dont je vous ai parlé tout à l'heure, la surface forestière est passée, sous la pression de la culture du soja, de ... à ... millions d'hectares. Et ce n'est pas fini, car les agrocarburants arrivent. Pour les habitants des forêts, c'est un cataclysme, l'effondrement complet d'une culture et des représentations des êtres humains qui l'ont édifiée. C'est aussi une perte de biodiversité irrémédiable, qui se reproduit en mille parties du monde chaque jour, et qui est de plus en plus poussée par la volonté, paradoxalement, de sortir du pétrole...
C'est dans ce triangle formé par la dépendance aux hydrocarbures, le changement climatique, et la sauvegarde de la biodiversité, que se trouve la mission maîtresse de notre œuvre politique. C'est là que nous devrons exercer notre imagination, et notre capacité pour le dialogue. Notre responsabilité en tant que force politique est de dire aux citoyens, sans les effrayer en niant tout avenir, que nous abordons un virage fondamental. Mais notre responsabilité est aussi de proposer à la société un programme pour regarder cet événement en face, et s'en sortir. Nous sommes fortement attendus, alors ne soyons pas décevants. Ne prenons pas le risque d'être pris pour des jouisseurs du cataclysme. A ce titre, lorsque nous parlons d'une société de sobriété, nous oublions peut-être de dire que ce que nous proposons c'est d'abord de sortir d'une société du gâchis ! Cette plénière s'appelle "l'inéluctable décroissance" ; sachons de quoi nous parlons lorsque nous évoquons la décroissance. Le fait de se déprendre du culte de la croissance n'a rien de nouveau chez les écologistes. Au sens strict, la décroissance c'est cela. Ce que la décroissance n'est pas, c'est l'apologie de la récession ; c'est néanmoins cela qu'entendent de nombreux électeurs lorsqu'est évoqué ce mot. C'est un choix philosophique que nous avons devant nous : nous pouvons parler de l'avenir qu'il nous faut créer, sans occulter ses difficultés, ou nous pouvons évoquer la fin d'un monde passé, ce dont tous sont déjà conscients.
Une formation politique d'avenir, utile à la société, doit toujours s'efforcer d'écouter, de parler à la société, et surtout de penser la suite. Ce n'est pas parce que Barack Obama a annoncé aux électeurs américains qu'ils ne pourraient vivre de la même manière à l'avenir que les choses vont changer dans l'immédiat. Ce n'est pas parce qu'on a parlé d'énergie à la réunion du G8 de Toyako, au début de l'été, que les choses vont changer rapidement. Nous le savons. C'est à nous de faire changer les choses. Nous sommes le parti politique qui a été le premier à se poser ces questions, qui se les pose depuis presque vingt-cinq ans, et qui en vingt-cinq ans a beaucoup agi pour précipiter les changements que nous savons, pour reprendre la formule de la plénière, inéluctables. L'essentiel de notre travail de fourmi, de militants, d'élus, mené à tous les échelons, local, régional, national, et évidemment européen, est encore devant nous. Citons quelques rendez-vous prochains : le sommet de Copenhague, en 2009 ; et avant cela, les élections européennes, car nous savons qu’il nous reste cinq, six ans pour agir, et que cela coïncide avec le prochain mandat du Parlement européen.
Et c'est pour ne plus retarder ce travail que je vous remercie d'être présents, si nombreux, et je remercie les intervenants : Yves Cochet, que nous connaissons tous, député de Paris ; Hugues Stoeckel, professeur et membre des Verts alsaciens ; Geneviève Azam, économiste, vice-présidente d'ATTAC ; Yves Cochet, député de Paris ; Patrick Haas, président directeur général de BP France ; Marie-Anne Isler-beguin, députée européenne ; Hugues Stoeckel, professeur
Je vous remercie de votre attention, et je passe la parole à ...
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