Andree Buchmann

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Discours d'Andrée Buchmann en l'honneur de l'écrivain et poète André Weckmann, le 23 juin 2007

REMISE DES INSIGNES DE CHEVALIER DANS L ORDRE DES ARTS ET DES LETTRES A ANDRE WECKMANN
23 juin _06___27-_

 

Palais du Rhin - Strasbourg


Monsieur le Directeur Régional des Affaires Culturelles, Monsieur le président du Conseil régional,

Cher André Weckmann, chers amis,

 


C’est pour moi un honneur et un immense plaisir de pouvoir prendre la parole aujourd’hui, pour la cérémonie qui nous réunit, en ce lieu précisément et  avec les acteurs de la vie publique qui sont présents.

J’ai rencontré André Weckmann littérairement en 1975, avec « Fonse ou l’Education alsacienne » que j’ai lu, relue et offert, et « Chang, d’Sun schient schon lang ». Tu vois , même pour l’ouverture à la Chine, tu as anticipé.

André Weckmann.

En te remettant les insignes de Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres, la République ne salue pas seulement l’écrivain que tu es, le pédagogue que tu as été et que tu es toujours, elle  salue aussi l’homme dans toutes ses facettes, l’homme engagé dans le combat culturel, dans le combat linguistique, mais aussi dans le combat écologique et politique, au sens noble du terme.

Car te remettre les insignes dans l’Ordre des Arts et des Lettres, n’est-ce pas aussi faire preuve d’acceptation de la diversité. C’est  accepter que la France puisse être plurielle, accepter qu’on puisse y côtoyer de nombreuses cultures et des langues diverses, qui apportent une merveilleuse richesse, accepter qu’on peut être français en n’étant pas monolingue.

Pour moi aujourd’hui, c’est une réhabilitation par rapport à ces centaines de lignes de punition que j’ai écrites, enfant : «  je dois parler français à l’école », que je préparais à l’avance et dont j’avais toujours un stock immédiatement disponible quand l’instituteur me punissait.

Nous sommes ici, en ce Palais construit pour l’Empereur d’Allemagne, occupé maintenant par la Direction Régionale des Affaires Culturelles de la République. C’ est justement le représentant de l’Etat qui nous accueille, qui a tant fait pour que cet événement puisse avoir lieu. Merci à vous, M. Laquièze,  qui êtes plus qu’un allié. Vous êtes un levier qui nous aide à nous diriger vers cette Alsace que nous souhaitons et que le nom André Weckmann symbolise.

Cette Alsace est une Alsace ouverte. Ouverte pour les personnes qui nous rejoignent sur ce territoire, d’où qu’elle viennent. «  Est alsacien celui ou celle qui choisit d’être alsacien, qu’il ou elle s’appelle Pierre, Mohammed, Eva, Shubasha ou Pedro ». C’est le point de vue que tu présentes, André,  dans cet excellent petit opuscule qui s’intitule « Langues d’Alsace » et qui devrait être très largement diffusé. Il est parti, souviens-toi, d’un article indigné que tu m’as faxé, en réponse à des attaques odieuses que tu subissais, où on t’accusais de pan-germanisme, de tenant du repli identitaire, toi qui dès ton adolescence lisait les romans américains dans le texte. Nous avons échangé nos commentaires par fax et progressivement l’article est devenu livre. Et c’est Alsace Qualité environnement qui l’a tout d’abord publié, à compte d’auteur. Puis François et Françoise Schaffner l’ont réédité. Je pense qu’il faut saluer ici leur engagement sans faille. Tout comme celui d’ Armand Peter qui est un éditeur de choix.

Cette Alsace que nous voulons est une Alsace ouverte aux régions voisines. Mais tu évoques, dans un autre opuscule, une territorialité plus vaste, allant de l’Autriche aux Pays Bas, en passant par la Suisse, le Rhin Supérieur, le Luxembourg et que tu souhaiterais «  Bilinga Zone/zone bilingue ». Avec une forte affirmation bilingue, à l’instar par exemple de ce que fait la ville suisse de Bienne/Biel, et en mettant en œuvre une stratégie pour y parvenir. Un bilinguisme français/allemand et ses dialectes, qui soit un chemin vers le multilinguisme pour tous les habitants de ce vaste territoire.

Cette Alsace que nous souhaitons est une Alsace ouverte, dynamique, qui se construit avec une population éclairée et instruite. Instruite aussi de son histoire, n’est-ce pas Pierre Klein,  instruite de ses diversités et de sa culture mais dans la plénitude de son épanouissement. L’Alsace a contribué à de grands courants intellectuels, philosophiques, économiques mais depuis quelques décennies nous ne participons plus guère au dialogue du monde. En tout cas pas dans l’image folkloriste que nous projetons vers l’extérieur de manière trop exclusive. Oui nous avons de belles maisons à colombages, oui notre gastronomie est appréciée, mais trop souvent nous nous auto-limitons à cela. Qui connaît nos écrivains ? Qui connaît André Weckmann dans le reste de la France ? C’est vrai que tu as été mieux honoré par l’Autriche, la Suisse, l’Allemagne, que par la France. Le jour d’aujourd’hui est particulièrement important.

Cette remise de médaille aujourd’hui  en ce lieu  n’est pas seulement un hommage à un écrivain. C’est bien une autre vision de l’Alsace qui est désignée. J’ai le sentiment que nous sommes en train d’assister, grâce aux efforts conjugués de vous toutes et tous qui êtes présents aujourd’hui, mais également de beaucoup d’autres acteurs, à un basculement et que l’on commence enfin à sortir de cet étouffoir post 45 et de la complainte. Oui, Abd el Malik est d’Alsace, oui Bireli Lagrenne est de chez nous,  oui de nombreux chanteurs, acteurs, créateurs, sont alsaciens. Disons-leur notre fierté de ce qu’ils font, de ce qu’ils apportent.

Je ne parlerai pas de tes années d’enseignement, d’autres le feront, ni de la priorité que tu accordes maintenant à la transmission, au travail avec les enfants et les jeunes.

Mais je ne dois pas omettre un aspect de ton engagement, tout aussi fondamental, qui est celui en faveur de l’écologie.

Il me revient toujours, lorsque je pense aux années 70 et aux manifestations si nombreuses, aux occupations de terrain, il me revient la chanson de Walter Mosmann : «  Die Neue Wacht am Rhein ». C’est lors de l’occupation du site de la Chemische Werk  Munchen (CWM)  à Marckolsheim, en l’hiver 74-75, que Walter Mosman a détourné les paroles du Chant guerrier et lui a donné un sens écologique :

Auf welcher Seite stehst Du hé
Hier wird ein Platz besetzt
Hier schützen wir uns vor dem Dreck
Nicht Morgen sondern jetzt.

Im Elsass und in Baden
War lange grosse Not
Da schossen wir uns für unsre Herrn
Im Krieg einnander tot


Et il racontait que la Wacht n’était plus celle des soldats à la frontière contre les soldats ennemis mais celle des populations réunies contre les saloperies qu’on nous imposait avec la complicité des dirigeans alsaciens. Je pense que toi qui as été incorporé de force, toi qui a été en Russie, qui a connu les camps – nous avons tous en mémoire « Les Nuits de Fastov », toi qui as déserté, tu ne peux être que sensible à ce détournement de Mossman. D’autant que la mémoire des Malgré Nous, et n’oublions pas les Malgré Elles, n’a pas été réhabilitée par Jacques Chirac lors de l’inauguration du Mémorial de Schirmeck, et tu t’en es ému.

Je reviens aux années 70. Après Marckolsheim, précédé par les manifestations contre Fessenheim, et la structuration du mouvement anti-nucléaire alsacien, il y a eu les occupations communes des sites nucléaires projetés : Wyhl, Kayseraugst en Suisse, Gertsheim. Tu nous a accompagnés, en écrivain engagé. – « Die Fahrt nach Wyhl, eine elsäsische Irrfahrt ».

Les luttes écologiques ont compté parmi les premières coopérations transfrontalières entre les Suisses, les Badois et les Alsaciens. Nous avons appris à nous connaître, à apprendre les uns des autres, à travailler ensemble, à fêter ensemble à un moment où ce n’était pas si simple que cela de traverser les frontières. « Papier bitte ». La dimension transfrontalière est ontologique dans l’approche écologique. En effet combien de fois avons-nous réussi à déjouer des argumentaires fallacieux grâce aux informations scientifiques ou techniques fournies par nos partenaires de l’autre côté du Rhin. Ces expertises croisées nous sont très utiles. Là encore le bilinguisme nous a beaucoup servis. Et toi tu as cette extraordinaire capacité de pouvoir écrire en français, en allemand et dans les dialectes. Car un livre écrit dans une langue n’est pas un livre traduit. Tu l’as démontré avec Odile oder das magische Dreieck que tu as je crois écrit en français et en allemand.

Une nouvelle ére commence, que tu as fortement contribué à forger.  En te rendant hommage, hommage est rendu à tous ceux et toutes celles qui ont eu la force de résister à un rouleau compresseur de nivellement et d’uniformisation.

Merci à toi.

Andrée BUCHMANN














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